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L’interview des auteurs de Deux sœurs

20/11
Deux sœurs que tout oppose et vivent chacune dans leur monde, séparées par un muret. Et les événements qui vont bousculer l'ordre des choses… 
 
Après le très réussi Voyage d’Abel, Bruno Duhamel et Isabelle Sivan reviennent avec Deux sœurs, magnifique récit social sur l’acceptation de l’autre et le vivre ensemble.
 
A ma gauche Camille, cheveux long, lunettes rondes et look baba cool. Elle aime la musique, son chat et les soirées avec ses collègues profs un peu « gauchos ». 
A ma droite, Lise, cheveux courts et tenues flashy, passionnée par le yoga, les start-up et les placements financiers. 
Deux sœurs qui ne s’apprécient guère et n’ont rien en commun… si ce n’est la demeure qu’elles partagent en location. 
Mais quand un courrier du propriétaire annonce qu'il souhaite mettre fin à leur bail pour récupérer la maison et la mettre en vente, tout bascule. Il va falloir partir… ou collaborer…
Quand le déménagement est l’occasion de faire resurgir, du fond des cartons, les souvenirs d’enfance et les beaux moments partagés, on se dit que l’acceptation de la différence ne peut-être pas si impossible qu’elle en a l’air.
 
Bruno Duhamel, Isabelle Sivan, l’interview croisée :
 
On vous avait laissés avec le très réussi « Voyage d’Abel ». Comment est née l’idée de cette nouvelle collaboration ?
IS : Tout d’abord, l’envie de travailler ensemble. Comme pour Le Voyage d’Abel, j’ai écrit ce scénario en pensant au dessin de Bruno. L’amorce a été l’idée de la maison coupée en deux. Je suis partie d’un souvenir. Gamine, j’allais en vacances dans une maison où la mère de ma copine et sa sœur avaient littéralement divisé une maison de famille à parts égales en dressant des cloisons dans chaque pièce. Le salon, les chambres, tout était coupé en deux et il était formellement interdit d’aller dans l’autre partie de la maison.
BD : L’idée de retravailler avec Isabelle, et de me reposer sur une scénariste. Pour ce qui est de se reposer, ça n’a pas été très flagrant parce que l’album a été franchement compliqué à faire, du fait de sa mise en scène très particulière. Mais c’est un plaisir d’aérer un peu son imagination, et de l’enrichir avec un projet à deux. Et l’avantage avec Isabelle, c’est qu’on a des imaginations qui communiquent très bien. Quand je lis ses scénarios, je visualise tout de suite ce qu’elle a en tête.
 
Cette fois, nous sommes dans un monde plus urbain, avec Camille et Lise qui représentent deux visions très différentes de notre société. Peut-on dire que cet album est un peu plus « politique » que les autres ?
IS : J’ai voulu avant tout parler des relations entre frères et sœurs. Montrer comment des enfants nés du même lit, éduqués par les mêmes parents, autour des mêmes valeurs, se retrouvent avec le temps à des années-lumière l’un de l’autre. Cette différence se fait à cause des caractères, des choix de vie et évidemment peut déboucher sur des opinions politiques opposées.
BD : Houlà, « politique » est un terme qui me fait un peu peur. L’histoire d’Isabelle est bien plus astucieuse que ça. Elle peut avoir une lecture politique, comme la plupart des histoires, mais cette lecture tient plus de l’observation amusée que du discours. Et surtout il y a plein d’autres lectures possibles. Comme pour un conte…
 
Au niveau graphique, la mise en page, avec la maison coupée en deux qui articule tout l’album, est plus qu’un symbole, non ?
IS : C’est la métaphore de la relation entre Lise et Camille mais c’est aussi un vrai défi graphique. J’ai voulu explorer la façon dont s’organise une BD, utiliser le découpage des cases, pour que l’on puisse entrer dans la maison. Il y a aussi la volonté de modifier la linéarité de l’histoire. À plusieurs endroits du livre sont présentées en parallèle deux situations simultanées. Le lecteur n’est pas seulement celui à qui on raconte une histoire. Il observe, écoute, compare, juge, se reconnaît ou pas dans l’un ou l’autre des modes de vie des deux sœurs.
BD : Oui, voilà, un énorme défi graphique ! Une petite mécanique de mise en scène qui doit sembler très simple à l’arrivée mais qui est un vrai casse-tête à mettre en place. D’autant qu’elle nécessitait d’utiliser une perspective « faciale », très verticale, que je n’utilise jamais habituellement, et qui permettait d’avoir quasiment un « plan en coupe » des actions simultanées, avec une symétrie facile à décrypter pour l’œil. Un travail très construit, mais le résultat ne devait pas être rigide, raison pour laquelle j’ai opté pour un dessin le plus léger possible, un peu tremblotant, fragile, histoire d’atténuer tout ça.
 
Entre ces deux mondes, dans une société qui se parle de moins en moins, la réconciliation est-elle possible ? Camille et Lise ne nous apportent pas forcément une réponse tranchée…
IS : Elles doivent surtout apprendre à s’accepter. Elles ont besoin l’une de l’autre. C’est fréquent que deux personnes, bien qu’elles ne puissent plus vivre ensemble, soient incapables de se séparer ! Et puis les querelles sont parfois des signes d’affection. C’était déjà le cas du chien d’Abel qui passait son temps à mordre son maître, tout en veillant sur lui. On peut aussi bien évidemment voir la métaphore de la situation sociale de la France. La réponse est la même. Il ne s’agit pas de se réconcilier nécessairement. Mais apprendre à vivre ensemble, et accepter des points de vue différents.
BD : Et c’est pas gagné. C’est d’ailleurs un problème mondial à l’heure actuelle, de vouloir apporter des réponses tranchées. Il y a rarement un vainqueur à ce jeu-là. Au rythme où vont les choses, il va y avoir un paquet de maisons coupées en deux… Sachant qu’à l’arrivée, la seule réponse que les deux sœurs nous apportent, c’est qu’on est tous dans le même bateau pour un moment. Alors à nous de choisir la façon de manœuvrer. Ou de couler.
 
Personnellement, est-ce qu’il y a des jours où vous vous sentez plutôt Camille… ou plutôt Lise ?
IS : Personnellement, je suis Lise et Camille à chaque instant, tous les jours de la semaine, en parfaite contradiction et avec beaucoup de mauvaise foi !
BD : Je suis bien plus nombreuse que ça.
 
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